Posté(e) il y a 3 heures3 h Auteur Je ne choisis jamais une caisse de supermarché au hasard. J’analyse. J’étudie. Je compare. J’évalue le nombre de personnes, le remplissage des chariots, la quantité d’articles sur le tapis et la vitesse de déplacement de la caissière.NORMALEMENT,avec toutes les données que je récolte, je devrais être capable de gérer le trafic aérien de Roissy un week-end de départ en vacances. Dans les faits, je suis surtout capable de choisir systématiquement la seule caisse où un incident diplomatique va se produire.Caisse 3 : quatre personnes, mais petits paniers.Caisse 5 : deux personnes, mais un chariot rempli comme si une guerre civile venait d’être annoncée. Caisse 7 : deux personnes devant moi, quantité raisonnable, aucun enfant qui lèche le tapis roulant, caissière dynamique. Mathématiquement, c’est parfait.Je choisis la 7 avec l’assurance d’une femme qui maîtrise son sujet. C’est important d’avoir confiance en soi juste avant de prendre une décision catastrophique.La première dame arrive au paiement et sort ses coupons de réduction. Plusieurs. Beaucoup trop. Elle ne les sort pas d’un portefeuille, elle les déploie. J’ai cru qu’elle allait demander deux personnes pour tenir les extrémités. La caissière scanne le premier : refusé. Deuxième tentative : refusé. La dame est formelle, ça doit fonctionner. Évidemment qu’elle est formelle. Il y a 40 centimes en jeu et visiblement, dans sa famille, on ne laisse pas tomber un homme sur le champ de bataille.La caissière examine le coupon. Moi aussi, de loin, parce que maintenant je suis personnellement impliquée. Il offre 40 centimes sur deux paquets achetés entre le 3 février 2019 et la chute de l’Empire romain, sous réserve d’avoir conservé l’acte de naissance du jambon. Mais la dame a acheté les deux paquets. ELLE VEUT SES 40 CENTIMES. À ce stade, je pense qu’elle serait prête à saisir la Cour européenne des droits de l’Homme.Appel de la caisse centrale. Discussion. Vérification. Manipulation mystérieuse sur la caisse. Finalement, les 40 centimes sont accordés. La dame repart victorieuse avec l’expression de quelqu’un qui vient de faire plier Carrefour après onze années de procédure. Pendant ce temps, la caisse 3 que j’avais écartée a déjà absorbé huit clients, deux chariots, une poussette et probablement un car de touristes japonais.Reste le monsieur devant moi. Tout se passe merveilleusement bien jusqu’au moment de payer. « Attendez, j’ai 17 centimes. » Cette phrase devrait déclencher automatiquement une alarme dans tout le magasin. Monsieur plonge une main dans sa poche. Sept centimes. Deuxième poche. Trois centimes. Portefeuille. Deux centimes. Petite fermeture du portefeuille. Un centime. À ce stade, nous ne faisons plus les courses, nous finançons une fouille archéologique.Il pose ses pièces une par une. Il recompte. La caissière recompte. Moi je recompte aussi parce qu’après huit minutes derrière lui, je fais désormais partie de la famille. Il en manque quatre. Monsieur replonge dans ses poches. Je suis à deux doigts de lui donner 5 euros et de lui demander de garder la monnaie pour ses prochaines courses. Il finit par retrouver quatre centimes dans un compartiment dont il semblait lui-même ignorer l’existence. Victoire. Je pense qu’on aurait dû applaudir.Enfin. MON TOUR. Je pose mes courses sur le tapis avec cette émotion particulière des gens qui aperçoivent la côte après trois mois perdus en mer. La dame aux coupons doit déjà être chez elle. Monsieur 17 centimes est probablement en train de constituer une nouvelle réserve stratégique. Moi, je vais payer. Je vais sortir. Je vais revoir ma famille. Peut-être même avant Noël.Sauf que non.La caissière ouvre son tiroir. « Désolée, je dois faire un comptage. » Évidemment. Pourquoi me demander directement de rester vivre ici alors qu’on peut maintenir un peu de suspense ? Elle sort les billets et commence à compter. 20, 40, 60, 80... Je regarde les billets. Je regarde la caisse 3. Je regarde ma vie défiler lentement devant mes yeux. Elle arrive au bout, fronce les sourcils et recommence.Elle s’est trompée.ÉVIDEMMENT QU’ELLE S’EST TROMPÉE.Deuxième comptage. Plus lent, parce que maintenant il faut être sûre. Moi, j’ai vieilli de dix minutes mais physiquement on est plutôt sur quatre ans. Je commence à envisager de faire suivre mon courrier directement au supermarché. Elle termine enfin, range les billets, ferme le tiroir et me sourit. « Voilà, merci d’avoir attendu. » Aucun problème. J’ai simplement perdu suffisamment de temps pour obtenir des droits à la retraite dans cette file.Premier article : bip. Deuxième : bip. Troisième : bip. Je commence presque à croire au bonheur. Puis elle prend un article. Rien. Elle repasse le code-barres. Rien. Elle le tourne, le retourne, le présente sous trois angles différents comme si le code-barres allait finir par céder sous la pression psychologique. Toujours rien.« Le prix ne passe pas. »Mais quelle surprise.Elle appelle la caisse centrale. Personne ne répond. Deuxième appel. La dame est au téléphone. Troisième appel. Toujours au téléphone. À ce stade, j’ignore avec qui elle parle mais j’espère sincèrement qu’elle négocie la libération d’otages parce que sinon je vais avoir du mal à justifier les quinze prochaines minutes.J’attends. La caissière attend. Les gens derrière moi attendent. Nous sommes désormais une petite communauté. Encore cinq minutes et on élit un maire.Personne ne vient.Je finis par dire : « Laissez, je vais regarder moi-même. » Me voilà donc partie dans le magasin rechercher le prix de MON article pendant que ma caisse m’attend. Je retrouve le rayon, photographie l’étiquette et reviens avec l’efficacité d’une employée extrêmement motivée qui aurait malheureusement oublié de signer son contrat.Je donne le prix. La caissière le rentre manuellement. Ça fonctionne.Je paie.Je récupère mes courses.Je regarde une dernière fois la caisse 3.Toujours fluide. Toujours rapide. Des gens y arrivent après moi et repartent avant moi. Je pense qu’ils distribuent même des boissons fraîches.J’ai compris une chose : je ne choisis pas la mauvaise caisse.La mauvaise caisse attend simplement que j’arrive pour commencer son service.Demain, je change de technique. Je choisis une caisse au hasard, puis je vais à celle d’à côté.Ça ne changera probablement rien.Mais au moins, pour une fois, j’aurai l’impression d’avoir participé à ma propre destruction.
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